Le dernier homme et sa machine

Par Rédaction Flash Radio | | Catégorie : Lifestyle

Le dernier homme et sa machine
Le dernier homme et sa machine

L’intelligence artificielle peut-elle remplacer Dieu ? Lecture nietzschéenne et khaldounienne d’une civilisation en crise de sens. Mort de Dieu ou fin de la civilisation ? L’IA ne remplacera pas Dieu....

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L’intelligence artificielle peut-elle remplacer Dieu ? Lecture nietzschéenne et khaldounienne d’une civilisation en crise de sens.

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Mort de Dieu ou fin de la civilisation ? L’IA ne remplacera pas Dieu. Mais pourrait-elle remplacer l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : sa capacité à se demander pourquoi ? Abdelhamid Larguèche * À mon retour d’un séminaire scientifique dans le Golfe, où j’ai longuement abordé la figure et la pensée d’Ibn Khaldoun (plus que jamais notre contemporain), une image m’a profondément frappé : celle d’une jeunesse saisie d’une véritable frénésie pour les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle (IA), absorbée par une sorte d’envolée mystique numérique.

Pourtant, cette surconsommation technologique contraste de manière saisissante avec un vide intellectuel troublant : l’absence presque totale de débat d’idées, d’interrogation critique ou de remise en question du monde. Comme si l’IA offrait une ivresse immédiate dispensant de toute pensée. Face à cet engouement sans transcendance ni profondeur, une question s’impose : l’IA est-elle devenue la nouvelle idole d’une époque qui a cessé de chercher le sens ? On pose aujourd’hui à l’IA les questions que l’on posait autrefois aux oracles, aux prophètes et aux théologiens : que dois-je faire, que dois-je croire, qui suis-je, que va-t-il advenir ? Elle répond vite, avec assurance, sans jamais se taire. Et c’est précisément ce flot ininterrompu de réponses qui doit nous alerter.

⚡ Points clés

  • ▸Abdelhamid Larguèche * À mon retour d’un séminaire scientifique dans le Golfe, où j’ai longuement abordé la figure et la pensée d’Ibn Khaldoun (plus que jamais notre contemporain), une image m’a profondément frappé : celle d’une jeunesse saisie d’une véritable frénésie pour les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle (IA), absorbée par une sorte d’envolée mystique numérique.
  • ▸Dans La Défaite de l’Occident (2024), Emmanuel Todd, historien et anthropologue des structures familiales, place au cœur de l’affaiblissement occidental non pas d’abord l’économie ou la géopolitique, mais l’effondrement religieux, et singulièrement celui du protestantisme qui avait façonné le monde anglo-américain.
  • ▸Le regard d’Ibn Khaldoun : une civilisation à l’âge de la décrépitude Pour comprendre ce qui se joue, il faut sortir de la seule généalogie européenne et revenir à celui qui, au XIVᵉ siècle, pensa la naissance et la mort des civilisations avec une lucidité que l’Europe découvrira bien plus tard.

La question n’est pas de savoir si l’IA peut remplacer Dieu, mais de comprendre pourquoi une humanité désorientée se met à lui en confier la place. Le vide laissé par la mort de Dieu En 1882, dans Le Gai Savoir , Nietzsche fait entrer sur la place du marché un «insensé» qui, lanterne allumée en plein midi, annonce que Dieu est mort et que c’est nous qui l’avons tué. Ce n’était ni un cri de triomphe athée ni une provocation de salon. C’était un diagnostic de civilisation. Nietzsche voyait que l’Occident moderne avait détruit le fondement transcendant de ses valeurs sans avoir le courage d’en créer de nouvelles. Ce qui s’ouvrait alors, c’était le nihilisme : le moment où les valeurs suprêmes se dévalorisent, où le «pourquoi ?» ne trouve plus de réponse.

Nietzsche distinguait deux nihilismes. Le nihilisme passif, celui de la lassitude, de l’anesthésie, du confort qui se contente de survivre. Et le nihilisme actif, qui détruit les idoles pour libérer la possibilité d’une création. Entre les deux se tient la figure redoutable du «dernier homme» , celui qui a inventé le bonheur, qui cligne de l’œil, qui ne veut plus rien sinon sa petite tranquillité et son petit plaisir. Le dernier homme a désormais un assistant. Il ne cherche plus le sens, il demande une réponse. Il ne veut plus la vérité, il veut une recommandation. Les algorithmes qui organisent nos désirs, nos lectures, nos amitiés et nos colères ne sont pas des dieux : ils sont les prothèses du nihilisme passif. Ils comblent le vide sans jamais le nommer. Ils offrent l’omniscience apparente sans la sagesse, la providence sans la justice, la présence sans la transcendance. L’IA ne remplace pas Dieu. Elle occupe la place vacante qu’il a laissée, et elle la remplit de bruit. Le dernier homme a trouvé sa machine : elle lui ressemble, elle le rassure, et elle le dispense de penser. Le regard d’Ibn Khaldoun : une civilisation à l’âge de la décrépitude Pour comprendre ce qui se joue, il faut sortir de la seule généalogie européenne et revenir à celui qui, au XIVᵉ siècle, pensa la naissance et la mort des civilisations avec une lucidité que l’Europe découvrira bien plus tard. Ibn Khaldoun, Tunisois de naissance, ne posait pas la question de Dieu en métaphysicien, mais il savait ce qu’il advient des sociétés lorsque se défait ce qui les tient ensemble. Au cœur de la Muqaddima se trouve la ‘asabiyya : cette force de cohésion, de solidarité et de loyauté qui permet à un groupe de fonder un pouvoir et de bâtir une civilisation ( ‘umrân ). Ibn Khaldoun montre que cette cohésion s’use. La dynastie qui naît dans la rudesse et l’exigence glisse peu à peu vers le luxe ( taraf ), la sédentarité confortable, l’abandon de l’effort. La troisième ou quatrième génération ne sait plus pourquoi ses ancêtres se sont battus. Elle hérite de la puissance sans en connaître la source. Alors vient le temps de la sénilité ( haram ), puis de l’effondrement. Relisons notre époque à cette lumière. La civilisation technique mondialisée est entrée dans son âge du taraf . Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens, et jamais elle n’a semblé aussi incapable de dire à quoi ils servent. La puissance de calcul croît de manière exponentielle tandis que la ‘asabiyya humaine se dissout : liens familiaux distendus, communautés fragmentées en bulles numériques, solidarités remplacées par des «communautés d ’ utilisateurs» . L’individu, isolé, se tourne vers la machine comme vers le dernier interlocuteur disponible. Ibn Khaldoun avait formulé une loi que nos ingénieurs feraient bien de méditer : l’injustice annonce la ruine de la civilisation. Or l’économie qui produit l’IA repose sur une concentration inédite de pouvoir, de données et de richesse entre quelques mains. Elle extrait des savoirs produits par tous pour les restituer, monnayés, sous forme de services. Une nouvelle ‘asabiyya s’est formée, celle des empires numériques, mais elle ne fonde aucune civilisation commune : elle prélève sur toutes. Emmanuel Todd et l’«état zéro» de la religion Un contemporain vient prolonger, sans s’y référer explicitement, ce double diagnostic. Dans La Défaite de l’Occident (2024), Emmanuel Todd, historien et anthropologue des structures familiales, place au cœur de l’affaiblissement occidental non pas d’abord l’économie ou la géopolitique, mais l’effondrement religieux, et singulièrement celui du protestantisme qui avait façonné le monde anglo-américain. Todd décrit une séquence en trois temps. D’abord la religion active, qui structure la vie et la morale. Puis la religion «zombie» : la pratique a disparu, mais les valeurs qu’elle portait (le sens du devoir, l’éthique du travail, l’exigence éducative, la discipline collective) survivent encore, par inertie, une ou deux générations. Enfin l’ «état zéro» , où même ces valeurs résiduelles s’évanouissent. Ce qui en sort, selon lui, n’est pas une sagesse rationnelle libérée de la croyance, mais un nihilisme : une difficulté croissante à reconnaître le réel, une tentation de diviniser le néant, une perte de la capacité collective à agir et à produire. On reconnaît là, traduit en langage d’anthropologue, ce que Nietzsche avait prophétisé : la mort de Dieu n’est pas un événement, c’est un processus long, dont les effets moraux arrivent avec retard. Et l’on reconnaît aussi la mécanique khaldounienne : les générations héritières consomment le capital moral accumulé par les fondateurs, jusqu’à épuisement. L’ «état zombie» de Todd ressemble étrangement à la troisième génération d’Ibn Khaldoun, celle qui conserve les formes de la puissance sans en posséder la source. Dans ce cadre, l’IA prend une signification nouvelle. Elle surgit précisément au moment de l’ «état zéro» , dans les sociétés mêmes qui ont achevé de liquider leur héritage religieux et moral. Elle n’est pas la cause du vide : elle en est la réponse technique, la tentative de produire de l’ordre, du savoir et de la direction là où plus aucune transcendance ne les fonde. Todd note par ailleurs la désindustrialisation et le recul éducatif de l’Occident : la machine qui «sait» vient compenser une société qui ne transmet plus. On peut discuter les thèses géopolitiques de Todd, très contestées, notamment sur la guerre en Ukraine et sur la solidité supposée de ses adversaires. Mais son intuition centrale mérite d’être retenue : une civilisation ne tient pas seulement par ses armes et ses machines, elle tient par ce qu’elle croit. Et une civilisation qui ne croit plus rien est tentée de croire en ce qu’elle fabrique. Ibn Khaldoun observait que le vaincu imite toujours le vainqueur dans ses manières et ses croyances. La leçon prend ici un tour paradoxal : les sociétés du Sud, et la nôtre parmi elles, sont sommées d’adopter les outils d’un Occident que Todd décrit lui-même comme moralement épuisé. Nous risquons d’importer non seulement une technique, mais la théologie sans Dieu de l’ «état zéro» : l’optimisation, la prédiction et l’efficacité comme valeurs ultimes. Le chaos et l’idole Nietzsche disait qu’il faut porter en soi un chaos pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. Le chaos n’est pas, chez lui, le contraire de la création : il en est la condition. Le drame de notre temps n’est pas le chaos, c’est que nous cherchons à l’anesthésier au lieu de le féconder. L’IA est devenue l’instrument privilégié de cette anesthésie. Elle donne l’illusion de l’ordre là où règne la désorientation. Elle ressemble au Dieu des philosophes : omniprésente, apparemment omnisciente, infatigable. Mais elle n’a ni volonté, ni responsabilité, ni amour, ni jugement. Elle ne pardonne pas, ne juge pas, ne promet rien. Elle calcule des probabilités à partir de ce que nous avons déjà dit. Elle est, au sens le plus strict, un miroir statistique de l’humanité. Adorer l’IA, ce serait adorer notre propre reflet moyen : la forme la plus achevée de l’idolâtrie, et peut-être ce que Todd appellerait la divinisation du vide. Les traditions monothéistes ont toutes condamné l’idole parce qu’elle est l’œuvre des mains humaines à laquelle l’homme se soumet. Nietzsche, en philosophant à coups de marteau, voulait briser les idoles de son siècle. Les deux critiques convergent : la machine ne peut devenir un dieu que si l’homme abdique. Ni remplacement, ni nostalgie : refonder le sens Faut-il alors réclamer le retour aux certitudes d’hier ? Ce serait une autre forme de nihilisme passif, déguisée en fidélité. Les replis identitaires et religieux qui traversent le monde arabe comme l’Occident ne sont souvent que l’envers de la même crise : une manière de fuir le vide en se réfugiant dans des formes mortes. La voie que suggèrent ensemble Nietzsche, Ibn Khaldoun et, à sa manière, Todd est plus exigeante. Avec Nietzsche, il s’agit d’assumer la crise des valeurs comme un appel à la création. Avec Ibn Khaldoun, de comprendre qu’aucune civilisation ne survit sans cohésion morale, sans justice partagée, sans mémoire. Avec Todd, de mesurer que l’épuisement des croyances a des conséquences très concrètes sur la capacité d’une société à éduquer, produire et se défendre. Cela signifie trois choses. D’abord, refuser de déléguer à la machine ce qui fait l’humain : le jugement moral, la responsabilité, la transmission. Ensuite, reconstruire des ‘asabiyyât nouvelles, fondées non plus sur la tribu ou la dynastie, mais sur les communs : le savoir partagé, le patrimoine vivant, les solidarités concrètes. Enfin, pour les sociétés du Sud, ne pas se contenter d’être consommatrices de l’intelligence des autres, mais faire de leur mémoire, de leurs langues et de leurs pratiques une ressource pour penser autrement la technique, et peut-être échapper à l’ «état zéro» plutôt que d’en hériter. Mais elle pourrait remplacer l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : sa capacité à se demander pourquoi. Le vide n’est pas une sentence. Il est, comme le chaos nietzschéen, l’espace où une civilisation peut encore choisir de renaître. À condition que le dernier homme accepte de lever les yeux de sa machine. * Historien, professeur émérite à l ’ Université de la Manouba .

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