Le Togo, nouvelle porte atlantique de la Russie
Par Rédaction Flash Radio | | Catégorie : International

En un an et demi, le Togo est passé du statut de pays périphérique à celui de nœud de la logistique russe en Afrique de l’Ouest. On aurait tort d’y voir un hasard ou la simple «diplomatie multivectori...
En un an et demi, le Togo est passé du statut de pays périphérique à celui de nœud de la logistique russe en Afrique de l’Ouest. On aurait tort d’y voir un hasard ou la simple «diplomatie multivectorielle» d’un petit État.
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Les faits et développements récents
On peut y voir une opération réfléchie du Kremlin, qui suit un schéma déjà rodé ailleurs : d’abord un accord, puis des navires, ensuite des soldats et, pour finir, du béton. (Photo: Port autonome de Lomé) . Moussa Traore * Le Togo, c’est une bande de terre étroite coincée entre le Ghana et le Bénin. Environ neuf millions d’habitants, une petite armée, une économie modeste. Mais le pays possède ce qui manque à ses voisins, un port en eau profonde.
Lomé est le 4 e port à conteneurs d’Afrique , et c’est bien lui qui intéresse Moscou. La démocratie ou l’idéologie n’ont pas grand-chose à voir là-dedans. L’accord qui ouvre la porte Les bases juridiques ont été posées en 2025. La Russie et le Togo ont signé un accord de coopération militaire à Lomé en mars, l’ont formalisé à Moscou en avril, et la Douma l’a ratifié en octobre. Le texte prévoit l’échange de renseignements, des ventes d’armes, des exercices conjoints et l’autorisation pour les navires russes de faire escale à Lomé. Selon Le Monde , Moscou a obtenu un accès aux ports et aux infrastructures du pays pour sa marine et son aviation.
⚡ Points clés
- ▸Ce modèle à demi visible pourrait bien se révéler le plus durable de tous ceux que la Russie a bâtis en Afrique. * Chercheur en histoire des relations internationales à l’Université Luiss Guido Carli, expert auprès du quotidien italien Corriere della Sera .
- ▸Fin octobre 2026, en marge du sommet Russie-Afrique, le vice-ministre russe des Transports a discuté avec le Togo de l’attribution à des entreprises russes d’une parcelle non aménagée du port de Lomé et de la construction d’un nouveau terminal.
- ▸Le vice-Premier ministre Andreï Nikitine assure que Moscou a bien avancé sur un corridor Russie-Afrique de l’Ouest passant par Lomé vers le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
Officiellement, il s’agit d’aider le Togo à lutter contre les djihadistes. Dans le nord du pays, les attaques se multiplient et le gouvernement cherche des partenaires, c’est un fait. Pour Moscou, l’antiterrorisme sert surtout d’emballage. Des clauses sur l’hydrographie et les escales de navires de guerre ne servent pas à grand-chose contre des combattants dans la savane. Pour qui veut un point d’appui permanent sur l’Atlantique, en revanche, elles valent de l’or. En mars 2026, le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov s’est d’ailleurs déplacé en personne à Lomé , et il y a été question du port.
Un ministre de la Défense ne traverse pas la Méditerranée et le Sahara pour une photo protocolaire. Il fallait s’attendre à du concret après cette visite. On n’a pas attendu longtemps. «Mikhaïl Britnev» : du papier au blindage À l’été 2026, l’accord a cessé d’être un bout de papier. Le 9 juillet, le cargo russe «Mikhaïl Britnev» , visé par des sanctions américaines, a accosté à Lomé. Les analystes de Critical Threats parlent de la première livraison militaire russe par voie maritime au Togo. Le trajet mérite qu’on s’y arrête, car toute la méthode y est. D’après BBC Verify , le navire a quitté Baltiisk le 18 juin puis franchi la Manche, escorté par le grand navire de débarquement «Alexandre Chabaline» . Une fois la Manche passée, il a coupé son AIS et n’est réapparu qu’à Lomé. La veille de son arrivée, il affichait encore Dakar comme destination. Il transportait , semble-t-il, 29 véhicules blindés, dont des BMP-2, des BMP-3, des BTR-82 et des Tigr. Le 25 juillet, un convoi russe arrivait à Bamako après être passé de Lomé par Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Le Togo n’était donc pas la destination finale. Il a servi de porte d’entrée vers le Sahel. Jusque-là, ce rôle revenait à Conakry, en Guinée, qui a reçu au moins cinq cargaisons d’armes russes depuis janvier 2025. Les sources divergent sur une éventuelle escale du Britnev à Conakry cette fois-ci. Ce qui compte, c’est que la Russie ouvre délibérément un deuxième canal. Un port, on peut le bloquer par la pression ou par un coup d’État. Avec deux, c’est beaucoup plus compliqué. Sous sanctions, Moscou a appris à doubler ses circuits logistiques, et elle applique ici la leçon. Une logistique fantôme, transpondeur coupé Le Britnev n’a rien d’un cas isolé. Quelques jours après son départ du Togo, des analystes repéraient un autre navire russe, le Baltic Leader , le long des côtes ouest-africaines. En octobre 2026, Dossier Center , la Süddeutsche Zeitung , Delfi et d’autres médias ont publié une enquête commune . On y apprend qu’à bord du Britnev voyageaient des passagers, probablement sous de fausses identités. Les journalistes ont aussi identifié trois rouliers, l’Adler, l’Ascalon et le Baltic Leader, exploités par MG-Flot, une société sous sanctions. En route vers l’Afrique, ils coupaient régulièrement leur AIS. C’est ce qui inquiète le plus. Ces cargos transportent du matériel, déplacent des hommes et testent au passage la solidité du régime de sanctions. Quant à l’escorte militaire dans la Manche, elle s’adresse clairement à l’Europe : n’y touchez pas. Pour l’instant, le message passe. Il y a plus troublant encore. D’après Critical Threats , un cargo russe avait déjà tenté d’exporter par Lomé du concentré d’uranium nigérien, sans succès. Des armes qui montent vers le Sahel, des matières premières censées redescendre vers la côte : on est loin de l’aide désintéressée. Cela ressemble plutôt à un modèle d’affaires, la sécurité contre les ressources. Le prix à payer pour le Togo Les navires ne racontent qu’une partie de l’histoire. Un premier groupe d’officiers de l’Africa Corps est arrivé à Lomé en janvier 2026 pour préparer le déploiement. On estime aujourd’hui leur nombre à 300 ou 350 militaires dans le pays. Ils appartiennent à la structure qui a pris la relève de Wagner. En avril 2026, l’Africa Corps a dû se retirer de Kidal en abandonnant du matériel sur place. Quand la Russie promet la «sécurité» à un gouvernement africain, il s’agit souvent de celle du régime plus que de celle de la population. On a le sentiment que la société togolaise le perçoit. La présence de troupes étrangères fait déjà débat, et le 21 juillet, trois partis d’opposition ont réclamé une discussion publique. Le signal est faible, mais il compte. Tant qu’on en débat, il reste une chance de s’arrêter avant que le Togo ne devienne un second Mali. Du blindage au béton L’étape suivante a déjà commencé, et elle est commerciale. Fin octobre 2026, en marge du sommet Russie-Afrique, le vice-ministre russe des Transports a discuté avec le Togo de l’attribution à des entreprises russes d’une parcelle non aménagée du port de Lomé et de la construction d’un nouveau terminal. Une ligne régulière de conteneurs de la Russie vers le Togo, puis par la route jusqu’à Ouagadougou, est aussi à l’étude. Le vice-Premier ministre Andreï Nikitine assure que Moscou a bien avancé sur un corridor Russie-Afrique de l’Ouest passant par Lomé vers le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Dès mars, l’ambassadeur russe évoquait l’idée de faire de Lomé un hub logistique , et même celle d’une voie ferrée. C’est pour cela que l’on peut considérer cette étape comme la plus dangereuse. Un accord militaire peut sauter avec un changement de pouvoir. Un terminal détenu en propre ou loué pour des décennies, beaucoup moins. Il offre un accès légal à une infrastructure où l’on décharge sans témoins gênants. Le canal militaire se cache derrière une façade civile, et les sanctions perdent presque toute prise. Ce que cela signifie pour le Togo et la région Pour le Togo, le marché est déséquilibré. Le pays reçoit des armes, des instructeurs et une protection pour ses dirigeants. La Russie, elle, obtient une porte d’entrée sur toute une région. Et les djihadistes y gagnent un prétexte de plus pour traiter le Togo en ennemi. Tout tourne autour de la dépendance. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger n’ont pas d’accès à la mer, et Lomé est pour eux la principale porte maritime . Si la Russie contrôle un terminal dans ce port, elle aura la main sur l’approvisionnement des trois juntes. Cela est plus inquiétant que n’importe quel contingent, parce que celui qui tient la route fixe les règles. Le Togo reste pourtant différent de ses voisins sahéliens. Il est toujours membre de la Cedeao, coopère avec la France et attire aussi l’ intérêt américain pour le même port . Lomé joue l’équilibre et profite de la concurrence entre puissances. Mais cet équilibre est fragile. Des soldats au sol et un terminal sur le quai pèsent plus lourd que des visites diplomatiques. Pour la région, c’est une nouvelle fissure. Le Togo devient une passerelle entre la Cedeao et l’Alliance des États du Sahel, entièrement tournée vers Moscou. Une passerelle peut favoriser la réconciliation. Elle peut aussi permettre à l’influence russe de descendre du Sahel vers le golfe de Guinée. La seconde hypothèse est plus probable. Le scénario sahélien se répétera-t-il au Togo ? Le modèle russe en Afrique est connu. Il a été rodé en Centrafrique, où Wagner protégeait le président en échange de concessions minières et où la mine d’or de Ndassima est passée d’un propriétaire canadien à une société liée au groupe. Le schéma a ensuite été reproduit au Sahel, après les coups d’État au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023. À chaque fois, la France est poussée vers la sortie, les instructeurs russes arrivent, puis viennent les ressources. Au Mali, cela a abouti à une raffinerie d’or en partenariat avec un conglomérat russe . Selon la Rand, la sécurité s’est dégradée dans tous les pays où l’Africa Corps est présent, et le nombre de victimes des djihadistes a atteint des records. Le Mali et le Burkina Faso paient en plus le personnel russe sur leur propre budget. Pas plus de sécurité, donc, mais des régimes qui tiennent, et une Russie qui encaisse. Au Togo, on retrouve la même logique, en version adoucie. Pas de junte en rupture avec l’Occident, pas de putsch. Il y a en revanche le long règne de la famille Gnassingbé, la menace djihadiste dans le nord et l’envie d’avoir un protecteur qui ne pose pas de questions gênantes. On s’attend donc à ce que l’influence russe progresse par étapes. La logistique d’abord, qui est déjà en marche : rotations régulières, terminal en propre, ligne de conteneurs jusqu’à Ouagadougou. Viendra ensuite la protection du pouvoir, l’Africa Corps devenant peu à peu le garant de sa stabilité, comme à Bangui ou à Ouagadougou. Un sommet Russie-Afrique avec vue sur la Méditerranée Puis les ressources et l’énergie. La première commission intergouvernementale Russie-Togo, cet automne, a déjà mis les mines, la métallurgie et l’énergie à l’ordre du jour, et des entreprises russes proposent des centrales à turbines à gaz. Le Togo est connu pour ses phosphates. Je ne serais pas surpris qu’ils deviennent le prochain sujet de négociation. Au Sahel, le Kremlin s’est appuyé sur Africa Initiative , un média employant d’anciens de Wagner. On peut s’attendre à voir le même discours sur la «décolonisation» s’installer dans l’espace médiatique togolais. Le scénario sahélien va-t-il se répéter à l’identique ? Le Togo dépend trop du commerce avec le reste du monde pour rompre avec l’Occident. Mais Moscou n’en demande pas tant. Un contrôle discret du port et un pouvoir loyal qui ne s’intéresse pas trop aux cargaisons lui suffisent. Ce modèle à demi visible pourrait bien se révéler le plus durable de tous ceux que la Russie a bâtis en Afrique. * Chercheur en histoire des relations internationales à l’Université Luiss Guido Carli, expert auprès du quotidien italien Corriere della Sera .
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