L’Europe paie pour le robinet migratoire libyen, et Moscou s’en accommode très bien

Par Rédaction Flash Radio | | Catégorie : International

L’Europe paie pour le robinet migratoire libyen, et Moscou s’en accommode très bien
L’Europe paie pour le robinet migratoire libyen, et Moscou s’en accommode très bien

L’Europe cherche la main de Moscou derrière les bateaux qui accostent en Crète. Elle se trompe peut-être d’endroit. La Russie n’a même pas besoin de toucher au robinet : d’autres paient pour elle, à c...

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L’Europe cherche la main de Moscou derrière les bateaux qui accostent en Crète. Elle se trompe peut-être d’endroit.

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Les faits et développements récents

La Russie n’a même pas besoin de toucher au robinet : d’autres paient pour elle, à commencer par l’Europe. Amadou Diarra * Gavdos est un caillou posé à une quarantaine de kilomètres au sud de la Crète, le point le plus méridional de l’Europe . Presque personne n’y vit et rien n’y est prévu pour accueillir des arrivants. Ceux qui débarquent sont hébergés dans des bâtiments abandonnés en attendant d’être transférés en Crète.

"instrumentalisation des migrations"

Un jour de mai 2026, les garde-côtes grecs ont mené treize opérations de sauvetage en seize heures . Le soir venu, 611 personnes avaient atteint la côte sud de la Crète, et les responsables locaux reconnaissaient n’avoir nulle part où les loger. Sur l’ensemble de 2025, l’île a enregistré près de 20 000 arrivées , presque quatre fois plus que l’année précédente. Presque tous ces bateaux partent du même endroit, Tobrouk, port de l’est libyen. C’est généralement là que le débat européen fait fausse route. La tentation de la réponse facile L’Europe dispose déjà d’une explication toute faite aux afflux soudains.

⚡ Points clés

  • ▸Selon Il Sole 24 Ore et Africa Defense Forum , Moscou finance et aménage des infrastructures sur six bases aériennes libyennes utilisées par l’Africa Corps, le successeur de Wagner placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense.
  • ▸Le droit européen a désormais un mot pour cela, l’ «instrumentalisation des migrations» , et en mai 2026 les ministres des Affaires étrangères des pays riverains de la Baltique l’ont officiellement rangée parmi les actes hostiles auxquels il faut répondre.
  • ▸La base de Maaten al-Sarra, près de la frontière soudanaise, permet selon l’ADF d’approvisionner directement le Soudan et le Sahel, et des forces fidèles à Haftar ont sécurisé les routes par lesquelles armes et carburant entrent au Soudan.

En 2021, le régime d’Alexandre Loukachenko faisait venir des migrants du Moyen-Orient par avion avant de les conduire à la frontière polonaise. En 2023 et 2024, un scénario comparable s’est joué à la frontière russo-finlandaise. Le centre de réflexion britannique Rusi y voit un pilotage délibéré des flux, destiné à infliger des coûts politiques et financiers aux voisins. Le droit européen a désormais un mot pour cela, l’ «instrumentalisation des migrations» , et en mai 2026 les ministres des Affaires étrangères des pays riverains de la Baltique l’ont officiellement rangée parmi les actes hostiles auxquels il faut répondre. Quand les bateaux ont commencé à partir de Libye, où stationnent des troupes russes, la conclusion semblait aller de soi. L’Institute for the Study of War, à Washington, avait prévenu que sa position en Libye permettrait à la Russie de déstabiliser l’Europe par la migration.

Selon le site tchèque Eurozprávy , le ministère italien de la Défense accusait des combattants de Wagner de travailler avec les réseaux de passeurs. L’histoire a de quoi séduire, avec son méchant et son bouton rouge. Le problème, c’est que les chiffres de 2026 ne collent pas, et qu’un récit qui désigne la mauvaise menace peut faire de vrais dégâts. Un tuyau qui part du Soudan Pour comprendre la Crète, il faut regarder mille kilomètres plus au sud. Le Soudan est en guerre depuis avril 2023. Selon le HCR, près de 568 000 Soudanais se sont réfugiés en Libye depuis, et plus de quatre sur cinq sont entrés par le désert, du côté de Koufra. Le travail y manque, alors les gens continuent vers le nord, vers la côte. De la côte partent deux routes. À l’ouest, celle de l’Italie. À l’est, depuis Tobrouk, quelque 300 kilomètres de mer jusqu’à la Crète. C’est l’Europe elle-même qui a montré à quel point les deux sont liées. En 2023, Rome s’est entendue avec les autorités de l’est libyen pour freiner les départs vers l’Italie. Les arrivées par cette route ont alors chuté de 70 %, tandis que celles en Crète faisaient plus que doubler , selon le réseau de surveillance CivilMRCC. Fermer une vanne ne fait pas baisser la pression ; l’eau trouve une autre sortie. L’Onu s’attend à ce que la Libye accueille plus de 700 000 réfugiés d’ici 2030 , en majorité soudanais. Qu’il y ait du monde sur la côte libyenne ne fait aucun doute. La vraie question est de savoir qui décide du moment où ces gens prennent la mer. L’homme qui tient la clé Koufra comme Tobrouk sont contrôlées par une seule famille : le maréchal Khalifa Haftar et ses fils, à commencer par Saddam, de plus en plus en vue. Ils tiennent les deux bouts du tuyau. Personne d’autre dans la région ne dispose d’un tel levier sur la politique européenne. Les Haftar ont montré que la vanne tourne dans les deux sens. Quand cela les arrange, leurs forces de sécurité multiplient les rafles et les expulsions . Quand cela ne les arrange pas, les points de départ sont gardés par des hommes armés et cagoulés, et des migrants sont parfois poussés dans les bateaux par gros temps, selon la Global Initiative against Transnational Organized Crime . D’après Der Spiegel , cité par Ynet , la famille voit dans la migration avant tout une affaire d’argent. Pas seulement d’argent, d’ailleurs. L’Est libyen n’a aucune reconnaissance internationale ; le gouvernement reconnu par l’Onu siège à Tripoli. Les ministres ne rendent pas visite à un chef militaire non reconnu. Ils rendent visite à celui qui détient la clé de la Crète. À l’été 2025, le ministre grec des Affaires maritimes, Vassilis Kikilias, l’a dit sans détour : Haftar imite Erdoğan et veut obtenir de l’UE ce qu’Ankara avait obtenu en son temps. Pour qui tient un tel robinet, la meilleure position est entre les deux. Fermé pour de bon, il ne sert plus à rien. Grand ouvert, il fait de vous l’ennemi de l’Europe. Sa valeur tient à l’incertitude. Vu de l’extérieur, on dirait le chaos. C’est un chaos qui a son plan d’affaires. Libye | Saddam Haftar, dauphin de Cyrénaïque Les enchères Regardons comment s’est déroulée l’année 2026. Au printemps, le flux vers la Crète grossit : en mai, les arrivées augmentent de moitié par rapport à avril . Le 15 juin, Saddam Haftar effectue une visite surprise à Athènes . Le 29 juin, il est reçu à Washington par le secrétaire d’État Marco Rubio . En juillet, l’Union européenne (UE) accepte la création d’un centre de coordination du sauvetage maritime à Benghazi. Fin juillet, le ministre grec des Migrations fait état d’une baisse d’environ 30 % des arrivées depuis la Libye sur un an. Si Moscou tenait le robinet, on voit mal pourquoi il se serait refermé au moment précis où l’argent européen arrivait à Benghazi. Cela ressemble moins à une opération secrète qu’à une négociation, et Haftar négocie avec tout le monde à la fois. L’UE paie pour le calme en Crète : en octobre, Reuters a fait état de nouveaux financements pour l’Est libyen. La Turquie a obtenu sa part de mer : le même mois, le parlement de l’Est a ratifié l’accord maritime turco-libyen de 2019 , qui empiète sur les revendications grecques. Washington propose le pouvoir : le plan de Massad Boulos, conseiller de Donald Trump, placerait Saddam Haftar à la tête d’un nouveau Conseil présidentiel. En septembre, il était reçu à Abou Dhabi . Chaque acheteur a ses raisons. Pour les gouvernements européens, la migration peut faire basculer une élection. Pour Ankara, il s’agit de gaz et de pétrole offshore. Washington veut détacher les Haftar de Moscou et ouvrir la Libye aux entreprises américaines ; ConocoPhillips et Chevron y ont déjà signé des accords , rapporte Majalla . Mais ces acheteurs se font concurrence au lieu de se coordonner, et quand cinq enchérisseurs courtisent un seul vendeur, le prix grimpe. En 2025, le camp Haftar déclarait une délégation européenne indésirable à Benghazi . Un an plus tard, les gouvernements font la queue pour le voir, et aucun ne lui demande l’essentiel : choisir entre l’Occident et la Russie. L’actionnaire silencieux Reste celui qui n’a pas besoin de faire la queue, puisqu’il est déjà dans la place. Après la chute de Bachar al-Assad, la Russie a perdu son point d’appui syrien et transféré une bonne partie de sa logistique africaine en Libye. Selon Il Sole 24 Ore et Africa Defense Forum , Moscou finance et aménage des infrastructures sur six bases aériennes libyennes utilisées par l’Africa Corps, le successeur de Wagner placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense. En septembre 2026, un nouveau convoi militaire russe a été photographié près de Tobrouk, le port même d’où partent les bateaux. La Russie n’a pas besoin de toucher au robinet pour en tirer profit. Elle y gagne de trois façons. L’argent européen soutient son partenaire. Chaque euro envoyé à Benghazi consolide un régime qui accueille des forces russes. Autrement dit, l’UE achète le calme en Crète et finance au passage la stabilité d’un avant-poste russe sur son propre flanc sud. Il y a ensuite la boucle soudanaise. La base de Maaten al-Sarra, près de la frontière soudanaise, permet selon l’ADF d’approvisionner directement le Soudan et le Sahel, et des forces fidèles à Haftar ont sécurisé les routes par lesquelles armes et carburant entrent au Soudan. Rien ne prouve que quiconque «fabrique» des réfugiés à dessein. Reste que la même infrastructure qui alimente la guerre au Soudan se trouve sur le chemin de ceux qui la fuient. Enfin, la peur ne coûte rien. Tant que l’Europe croit la Russie capable d’ouvrir le robinet, Moscou dispose d’un levier supplémentaire dans les discussions sur l’Ukraine et les sanctions, sans envoyer un seul bateau. L’arme qu’on n’a jamais besoin d’utiliser est la moins chère de toutes. Une pression silencieuse plus difficile à contrer La Biélorussie a aussi appris quelque chose à l’Europe. Quand la pression était ouverte et attribuable, l’Europe a vite serré les rangs : clôtures, nouvelles lois, sanctions renforcées. Une attaque directe a une adresse, et l’on peut y répondre. La Libye n’a pas d’adresse. Des clans locaux organisent les passages, Haftar fixe le calendrier, et la Russie n’est qu’un bénéficiaire parmi d’autres. Faute de coupable désigné, il n’y a pas de front commun. Rome, Athènes, La Valette et Bruxelles négocient chacun de leur côté avec Benghazi, pendant que la Grèce encaisse à la fois la pression des bateaux et celle des ambitions maritimes turques. Il y a plus profond encore. Des chercheurs du Migration Policy Institute ont expliqué au Congrès américain que la migration ne fonctionne comme une arme que là où l’opinion est déjà inquiète. Les dégâts viennent moins du bateau au large de Gavdos que de la panique qu’il déclenche chez nous. Et cette inquiétude, rappelle la Hoover Institution , la propagande russe s’emploie à l’entretenir. L’Europe semble coincée entre de mauvaises options. Payer Haftar, c’est renforcer un partenaire du Kremlin. Cesser de payer, c’est voir les bateaux reprendre la route de Gavdos. Le dilemme est pourtant en partie faux, car tout le débat porte sur la sortie du tuyau, alors que la pression se forme à l’autre bout. Un sommet Russie-Afrique avec vue sur la Méditerranée Trois changements s’imposent. Regarder plus au sud : aider les réfugiés soudanais au Soudan et à Koufra leur donne une raison de ne pas prendre la mer, ce qui réduit la pression au lieu de la déplacer. Poser des conditions : l’argent européen ne devrait pas affluer vers l’Est libyen tant que les bases russes continuent de s’y étendre. Et cesser de surenchérir contre ses alliés. Tant que l’UE, les États-Unis et la Turquie se disputent les faveurs de Benghazi, le prix continuera de monter. Ce robinet mérite aussi d’être surveillé de près. Jusqu’ici, les pics vers la Crète ont suivi le rythme des tractations de Haftar avec Athènes et Bruxelles. Si des bateaux se mettaient à quitter Tobrouk à la veille de votes européens sur les sanctions ou de négociations sur l’Ukraine, ce serait le signe que l’orchestre s’est trouvé un chef. D’ici là, le problème de l’Europe en Libye tient moins à une main russe sur le robinet qu’à son propre argent, versé à ceux qui gardent ce robinet à portée de Moscou. Le Conseil européen pour les relations internationales l’a souligné : l’espace que l’Europe laisse vide en Afrique, la Russie l’occupe. En Libye, il est déjà occupé, et l’argent européen y a contribué. * Etudiant-chercheur marocain installé à Rabat.

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